Deux catégories de personnes me demandent comment dire ce qu’elles pensent sans blesser leurs interlocuteurs. Les unes résument leur problème comme ceci : « je n’ose pas dire ce que je pense », les autres comme cela : « je dis ce que je pense sans filtre ». A première vue, on pourrait imaginer que ce sont des problématiques opposées. Pour moi, ce sont les deux faces d’une même pièce, celle de l’impossibilité - supposée - de dire les choses au bon moment et de la bonne façon. Et si on regardait comment cela fonctionne et surtout comment oser dire ce que vous pensez sans être blessant pour autant ?

Pourquoi ai-je du mal à dire ce que je pense sans heurter mon interlocuteur ?

Plutôt que de sortir de grandes théories sur le sujet, je vous livre ici les raisons qui empêchent généralement mes clients de dire ce qu’ils pensent, vous me direz si vous vous reconnaissez dans l’un ou l’autre des deux profils :

Quelles que soient les raisons invoquées, on retrouve l’idée que la personne a la volonté d’être considérée comme quelqu’un de ci ou de ça et que dévoiler sa pensée ou ne pas le faire équivaudrait à créer un décalage entre l’image qu’elle veut donner et celle qu’elle donnerait en parlant ou en se taisant selon le cas.

Alors, je vous le demande, cher lecteur, êtes-vous conscient de l’image que vous souhaitez donner de vous-même ? C’est peut-être un premier indice de ce qui vous empêche de dire les choses posément.

Enfin, je remarque que les deux types de comportements que je vous décris sont souvent à l’œuvre chez une seule et même personne qui va se retenir de dire ce qu’elle pense suffisamment longtemps pour créer une forte pression à l’intérieur jusqu’à ce que la limite soit atteinte et que les paroles explosent, produisant l’effet inverse de celui recherché au départ.

Souffrir de ne pas réussir à exprimer ce que l’on pense de manière civilisée

Vous l’avez certainement expérimenté si vous êtes concerné par ces comportements – et sérieusement, qui ne l’est jamais ?! -, les problèmes ainsi causés se répercutent à de nombreux niveaux. Cela crée des problèmes pour soi, pour notre interlocuteur, pour la relation que nous entretenons, pour l’objectif que nous poursuivons ensemble et pour tous ceux qui sont témoins de la situation ! Regardons en détail, je vous invite à véritablement examiner les conséquences de tels comportements…

Comment mes difficultés à dire ce que je pense m’impactent-elles moi-même ?

Pour commencer, c’est inconfortable de penser ou de ressentir quelque chose et de ne pas parvenir à le dire comme on le souhaite.

En prime, cela mobilise énormément d’énergie : que l’on tente de mettre sous cloche une force gigantesque en réfléchissant à tous les scénarios possibles ou qu’on la laisse s’exprimer dans un flow débordant d’émotions, on en ressort généralement épuisé.

Enfin, une fois la vague passée, il est tentant de ressasser, ruminer et regretter après coup ce que l’on a fait ou pas fait, de telle sorte que l’on entretient une forme de frustration qui ne manquera pas d’alimenter à nouveau la boucle.

On ressort donc de tout ça avec une image de soi certainement pire encore que celle que l’on se serait construite si l’on avait simplement dit les choses de façon opportune.

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Comment mes difficultés à dire impactent-elles mon interlocuteur ?

Ici, les choses sont différentes selon que vous gardiez vos pensées pour vous ou que vous les lui hurliez aux oreilles ! En tous cas, c’est ce que l’on croit en surface.

Mais au fond, si l’on regarde de près, dans les deux cas, le comportement de votre interlocuteur a peu de chance de changer : pour l’un parce qu’il ne sait pas ce que vous pensez de son comportement; pour l’autre parce qu’il aura vite fait de vous étiqueter « dingo ! ».

De plus, dans les deux cas, il ressentira une forme de surprise et de gêne d’apprendre ce que vous pensez : l’un quand il vous verra exploser, l’autre quand il apprendra que vous avez pris une décision qu’il n’avait pas vu venir étant donné que vous n’aviez rien laissé paraître de votre position – oui, toute pensée finit par transparaître dans les actes. ;°)

Au final, dans les deux cas, vos interlocuteurs marcheront sur des œufs avec vous, votre relation sera fragile si ce n’est malsaine et ce que vous construirez ensemble sera fondé sur des sables mouvants.

Comment mes difficultés à dire impactent-elles notre entourage ?

Bien que nous puissions parvenir à mieux dire les choses à certaines personnes qu’à d’autres, n’allez pas croire que cela nous épargne les dégâts causés par la relation avec une personne au sein d’un groupe. En effet, nous l’avons tous vécu, quand deux personnes d’un groupe ne parviennent pas à se dire les choses, elles finissent par les dire à tous les autres membres du groupe, de telle sorte que chacun devient porteur de ce virus qui infecte petit à petit tout le système et le détruit en silence.

Avez-vous bien pris la mesure des dégâts causés par votre difficulté à dire ce que vous pensez de manière directe et apaisée ?

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Vous n’êtes pas obligé d’apprendre à dire sereinement ce que vous pensez

A notre époque, vous trouverez tout un tas de gens comme moi pour vous apprendre à communiquer sans violence. C’est très bien, j’en suis convaincue. Mais cela ne veut pas dire que vous devez le faire ! Vous êtes un être libre, vous avez le choix de vous comporter comme bon vous semble.

J’ai donc une question pour vous : Que voulez-vous pour vous-même ?

Souhaitez-vous continuer ainsi ? Dans ce cas, il n’y a plus qu’à assumer votre choix et ses conséquences, avantages et inconvénients compris. C’est ok de piquer des crises, c’est ok de se taire, si vous assumez pleinement votre décision sans céder à la tentation de vous plaindre ensuite de ses effets.

Souhaitez-vous changer ? Si oui, que voulez-vous changer exactement ?

Il est trop difficile d’atteindre un objectif du type « je voudrais toujours dire ce que je pense de manière entendable ». Nous sommes conçus pour réagir de façon très basique à ce que l’on considère comme une agression. En résumé, nos automatismes programmés sont : la fuite, la paralysie ou l’agression. Sortir de nos automatismes demande de la volonté, de l’énergie et du travail. Nous ne pouvons pas nous permettre de dépenser autant de ressources personnelles pour des enjeux qui n’en valent pas la peine. Prenez donc le temps de définir une situation typique dans laquelle vous aimeriez faire autrement et cherchez comment vous aimeriez réagir précisément. Choisissez une situation dans laquelle, peut-être, il se produit quelque chose qui heurte des valeurs importantes ou qui touche à quelque chose de sensible chez vous. De cette manière, la récompense d’avoir exprimé vos pensées sera à la hauteur des efforts pour le faire correctement.

Dans tous les cas, rappelez-vous que la seule chose qui dépend de vos est de dire les choses. Ne vous laissez pas prendre au piège de l’illusion de pouvoir faire changer l’autre.

piège communication

Etape 1 pour dire ce qu’on pense en conscience : surmonter les obstacles

Partant pour changer votre façon de communiquer dans une situation bien identifiée ?

Allons-y, et commençons par le plus important : lever vos blocages ! Si on reprend le tableau du début concernant toutes les bonnes raisons pour lesquelles vous n’exprimez pas ce que vous pensez de façon efficace, il y a beaucoup de craintes, n’est-ce pas ?

Alors, reprenez votre objectif de changement pour la situation cible et déroulez le scénario noir. Par exemple, imaginez que vous en arriviez malgré toute votre bonne volonté à vexer la personne, que se passerait-il ensuite ? Et après ? Et encore après ? Allez au bout de votre scénario pour mieux comprendre ce qui déclenche cette émotion de peur. Quand vous avez dévoilé les secrets de votre émotion demandez-vous si le scénario est plausible et si c’est le cas, regardez comment vous pourriez l’interrompre au milieu, de telle sorte que vous ayez pu exprimer ce que vous pensez sans aller au point de rupture. Est-ce que ça change quelque chose pour vous ?

Un obstacle à la communication qui revient fréquemment mais qui est souvent dans l’angle mort de notre conscience, ce sont nos jugements, nos interprétations et accusations: « c’est un feignant », « il me manque de respect », « il doit me trouver nulle ». Si vous avez cette tendance à jouer le match dans votre tête à partir de vos interprétations, je vous invite à travailler sur plusieurs axes :

  • (1) Amusez-vous à vous mettre dans les chaussures de votre interlocuteur et à sentir comment c’est d’être perçu ainsi par vous,
  • (2) Revenez aux faits : qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Qui fait quoi à qui quand précisément ?

Si vous consultez un coach pour vous entraîner à dire ce que vous pensez sans blesser, il vous fera certainement travailler sur les points de blocage identifiés. Ceci étant dit, il peut arriver aussi que votre réaction d’aujourd’hui soit reliée à des traumatismes vécus. Dans ce cas, il est possible que ce type de travail ne suffise pas et qu’il faille commencer par désensibiliser le souvenir traumatique pour vous rendre votre liberté de comportement.

film dans sa tête

Etapes 2 pour dire ce que l’on pense de façon pertinente: soigner les conditions

Avant de se lancer dans la prise de parole sensée, il y a deux éléments à préparer :

1) Se préparer soi-même en adoptant le bon état d’esprit

L’état d’esprit à adopter pour pouvoir dire ce que l’on pense sans vexer est simple, il s’agit de se connecter au « nous » que nous formons avec l’autre : qu’est-ce que je veux faire avec cette personne ? Quelle solution est-ce que j’aimerais construire avec lui ? Qu’est-ce qui nous rendrait la vie plus belle à tous les deux ? Quel est notre intérêt commun ?

Bien sûr, adopter cet état d’esprit suppose de prendre sa juste responsabilité dans la relation, à savoir 50% ! Il est donc nécessaire de s’être débarrassé de sa tendance à rejeter la responsabilité sur l’autre ou au contraire à la prendre entièrement pour soi. Une relation n’est saine que si chacune des deux parties fait la moitié du chemin. Ni plus. Ni moins.

2) Préparer l’échange

Ensuite, nous le sentons intuitivement, il y a des moments plus appropriés que d’autres pour dire à quelqu’un ce que l’on pense de son attitude. Il est donc intéressant de se demander ce que nous allons faire pour créer les conditions propices à cet échange. Et si on a en face de nous quelqu’un de fuyant, il sera peut-être nécessaire de répéter un peu son texte pour être prêt au moment opportun.

Enfin, préparer l’échange requiert aussi d’avoir sorti le nez de son petit nombril et d’avoir rassemblé des informations sur notre interlocuteur : ai-je bien écouté ce qu’il m’a dit ? Ai-je ouvert mon esprit à sa façon de considérer les choses, à ses ressentis, à ses besoins ? Si ce n’est pas le cas, c’est certainement par-là que vous devrez commencer ! :)

Etape 3 pour dire ce que l’on pense en considérant l’autre : Structurer le discours

Vient enfin le moment de déposer dans l’oreille de votre interlocuteur ce que vous avez sur le cœur. Oui, sur le cœur, parce que même si nous parlons de « dire ce que l’on pense », soyons honnête, il s’agit surtout de décharger ce que l’on a accumulé dans tout notre être, de la tête au pied !

Et c’est en cela que je trouve l’outil de l’OSBD, issu de la Communication Non Violente*, particulièrement pertinent. Pour simplifier dans cet article, voici la trame sur laquelle vous pouvez vous appuyer pour énoncer ce que vous avez à dire sans heurter la personne en face :

C’est un outil que je trouve particulièrement puissant pour structurer sa pensée et son discours tout en se connectant à ce qui compte vraiment dans cette situation. Je ne peux que vous encourager à l’utiliser et je serai même heureuse de vous apprendre à vous en servir en situation ! Couplé aux outils de feedbacks dans le cas où vous avez besoin de faire progresser quelqu’un, vous gagnerez en facilité pour dire ce que vous pensez au moment où vous le pensez, sans oublier ce que vous ressentez !

Evidemment, dire ce que vous observez, énoncer ce que vous ressentez, ce dont vous avez besoin et ce que vous souhaiteriez suppose d’avoir une conscience aigüe de vos interprétations, de vos émotions, de vos besoins et de vos objectifs. Tout cela s’apprend. C’est même à ça que sert un coach !!

Et dans tous les cas, ce ne sera jamais parfait – ça n’a pas besoin de l’être – et le premier essai sera certainement raté. L’important est de vous entraîner, c’est une question de volonté, un choix à faire à chaque fois que vous avez quelque chose de délicat à dire : vais-je continuer à faire selon mes habitudes ou vais-je tenter autre chose ? Plus vous ferez autrement, plus il sera facile de faire autrement. Mais si vous ne faites pas l’effort conscient d’utiliser un modèle comme l’OSBD, alors il ne se passera rien de différent. Je vous exhorte donc à tester le modèle dès demain et à constater ce que cela crée de différent, au moins pour vous. Et n’oubliez pas de venir nous raconter en commentaires !

Maintenant que vous êtes équipé pour dire ce que vous pensez sans heurter, j’espère que vous me ferez un retour sur ce que vous pensez de cet article ! Au-delà de la boutade, je me dis que si nous étions tous entraînés à nous dire les choses sur ce modèle, non seulement chacun pourrait dire ce qu’il pense, mais en plus cela serait plutôt agréable et surtout très constructif, vous ne croyez pas ?

Annabelle pour Cap Cohérence

* Pour plus d’information sur la CNV et l’OSBD, je vous recommande le site cnv-ip.com

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