Il n’y a pas d’âge pour une reconversion professionnelle. Mais quand celle-ci a lieu juste après les études, on parle plutôt de changement de cap. Pour illustrer ce propos, je vous propose de découvrir le parcours de Camille Jacob, jeune artisan luthier talentueux, qui fabrique non seulement des guitares électriques de A à Z, mais aussi des pédales d’effets. Son changement de cap s’est opéré à la fin de ses études… d’architecte.

changement de cap

Changement de cap: quand on hésite entre deux métiers

Nadia : Bonjour Camille, peux-tu nous raconter ton parcours ?

Camille : J’ai choisi de faire architecture à la fin du lycée. Je me suis dit que c’était un diplôme utile, et que c’était important d’aller jusqu’au bout. Mais cela ne me plaisait pas autant que la lutherie.

Nadia : A quel moment tu as décidé d'effectuer ce changement de cap ? y a-t-il eu un élément déclencheur ?

Camille : J’ai commencé la lutherie au lycée, j’en faisais un petit peu de temps en temps, quand j’allais chez mes parents. Pendant mes études d’architecte j’ai mis la lutherie de côté, même si je continuais à faire de petits projets. Mais ils me prenaient beaucoup de temps.

Quand j’ai fini mes études j’ai décidé de créer mon auto-entreprise pour pouvoir avoir plusieurs boulots d’architectes en même temps. Je faisais du dessin technique surtout pour des agences. C’étaient des dessins de plans, des dessins en 3D, des façades, des projets. Puis une amie a quitté son poste et j’ai récupéré son job. Je me suis rendu compte que l’architecte avec lequel j’avais travaillé auparavant était sûrement l’un des plus sympas de Paris. J’arrivais à 9h30 et je partais à 17h30. C’est exceptionnel ! Il n’y a aucun architecte qui travaille comme ça sur Paris ou même en France ! Les horaires de bureau ça n’existe pas ! Donc chez mon nouveau client j’ai expérimenté ce qu’était le travail d’architecte à Paris : j’étais payé à la journée, je ne définissais pas le tarif de mes prestations, ni mes horaires de travail… Mes amis architectes me disaient que c’était tout le temps comme ça. Quand je rentrais chez moi j’étais épuisé, je n’avais plus aucune force pour faire ce qui me plaisait, de la lutherie. Un matin j’ai laissé mon réveil sonner et je ne suis pas allé travailler. C’était l’avantage d'être travailleur indépendant, le fait de pouvoir choisir mes clients et donc d’aller travailler ou pas. C’est finalement cette situation qui a favorisé mon questionnement et qui a facilité ma démarche de franchir le cap ! Si j’avais été salarié j’aurais peut-être fait différemment, mais là je me suis dit "je n’y vais plus"…

Nadia : c’est à partir de ce moment là que tu as décidé d’arrêter l’architecture et d'entamer ton changement de cap ou pas ?

Camille : C’est venu dans l’année qui a suivi. J’ai surtout décidé de m’investir plus sur mes projets personnels de lutherie, et petit à petit c’est devenu mon activité officielle.

Nadia : c’est comme si ces deux activités se chevauchaient depuis le début ? Une reconversion professionnelle en douceur alors ?

Camille : Oui il y a toujours eu une attirance pour ces deux métiers en même temps depuis le lycée.

Changer de cap en s'appuyant sur ses compétences transférables

Nadia : Comment as-tu appris la lutherie?

Camille : Je suis autodidacte. J’avais déjà un peu le savoir-faire, je n’ai pas eu besoin de me reformer. J’ai quand même voulu savoir à un moment si j’avais besoin de faire une école ou une formation en plus. Mes parents m’ont poussé un peu dans ce sens. Du coup j’ai postulé pour un Brevet des Métiers d’art au Mans, à l’Institut de Facture Instrumentale. Lorsqu’ils ont vu mon dossier et mon portfolio, ils ont été étonnés de ma demande, ils m’ont proposé de passer directement en 2è cycle, mais il fallait que je trouve un maitre de stage pour cela. Comme j’avais plus de 25 ans je n’ai pas trouvé et j’ai donc décidé de me lancer sans passer par la case formation. De toute façon, la formation m’aurait apporté surtout de la pratique et de la vitesse, car la technique et les connaissances je les avais déjà acquises par mes propres moyens progressivement. Sur internet il y a une grosse communauté de luthiers amateurs, énormément de vidéos, je trouve beaucoup de réponses quand j’ai des doutes.

Il faut dire aussi que les connaissances que j’ai en architecture me servent beaucoup. Le dessin sur ordinateur me sert pour mes plans de guitare. Lors des études d’architecture on aborde à la fois les choses sous l’angle du design et sous l’angle conceptuel. J’aime retrouver cet aspect là dans mes guitares. Peu de mes concurrents abordent la lutherie ainsi.

Nadia : Tu t’es servi de ton bagage différemment alors ! Quand as-tu fabriqué ta première guitare ?

Camille : J’ai fabriqué ma première guitare en 2007 puis après j’ai fabriqué mes premières pédales d’effets.

Un changement de cap entraîne certaines difficultés

Nadia : Comment a réagit l’entourage ?

Camille : Je pense que mes parents s’en doutaient. Ils voyaient que la lutherie me passionnait. Ils s’y sont faits petit à petit. Le déclic psychologique s’est produit quand il a fallu que je fasse comprendre à mes parents que maintenant il fallait que je fasse ça. Au début ils pensaient que c’était juste un hobby et qu’à côté j’avais mon métier d’architecte. Après ils ont compris que c’était plus qu’un hobby et c’était drôle par la suite de les entendre l’expliquer à mes grands-parents…

Nadia : Quelles ont été pour toi les difficultés les plus importantes ?

Camille : Le plus difficile est de trouver des clients, d’essayer de se faire connaitre. On est dans l’artisanat, donc le bouche à oreille est important. Il faut dire que la lutherie c’est un petit milieu. Les grandes marques occupent la plus grande place du marché. Se démarquer et intéresser les gens ce n’est pas facile, mais j’essaye de privilégier la qualité de la construction, l’originalité, le design, la sonorité, les matériaux utilisés.

Nadia : As-tu déjà eu peur après avoir fait ton choix ?

Camille : Oui j’ai quand même toujours un peu peur de ne pas y arriver, de ne pas réussir financièrement…

Conseils à ceux qui voudraient changer de cap

Nadia : Des regrets après ce changement de cap ?

Camille : Un peu, parce que j’aime bien l’architecture. J’aimais bien dessiner des projets pendant mes études, mais ce n’était pas tout à fait ce qu’on m’a fait faire quand j’ai travaillé sur Paris. Peut-être que je n’ai pas trouvé la bonne agence, peut-être que je n’ai pas beaucoup cherché non plus… Ce qui me plait ce sont les projets à taille humaine, comme les projets de maison par exemple. Je pense du coup que m’aimerais bien dessiner ma propre maison plus tard et pourquoi pas la construire… J’aime bien l’idée DIY (Do It Yourself)…

Nadia : De quoi aujourd’hui tu es le plus fier ?

Camille : Je le serai dans quelques années, quand cette activité sera viable. Pour l’instant c’est moyen, cela dépend des mois. Il y a des mois creux, comme les vacances ou la rentrée. Et certains mois c’est le boom. J’aimerais que cela se développe.

Je suis fier de mes guitares et de mes pédales. Quand je mène à bout mes projets, rapidement et efficacement, et que tout le monde est content je suis moi-même très satisfait.

Nadia : Aurais-tu des conseils à donner à quelqu’un qui hésite à franchir le pas de la reconversion ?

Camille : Je dirais à quelqu’un qui hésite à se lancer, qu’à un moment il faut évaluer ses armes et faire le saut. Si quand tu rentres chez toi tu as l’impression d’avoir foutu ta journée en l’air parce que tu aurais préféré faire autre chose qui te passionne plus, alors il ne faut plus hésiter. C’est vrai que moi j’ai eu la chance d’être soutenu par mes parents de manière conséquente parce que j’ai été logé et nourri, donc ça aide. Mais à un moment je me suis dit « je n’ai plus le choix », je n’ai que ça à faire donc je dois faire. Et je suis passé d’un rythme d’une guitare par an, à une par mois. Bien sûr il faut évaluer l’aspect économique. Mais parfois il y a des personnes qui ont des économies, qui pourraient vivre un an sans travailler et qui hésitent à se lancer quand même. Dans ce cas ce n’est plus une simple question d’argent, il y a peut-être d’autres freins…

Nadia : Et as-tu un plan B ?

Dans mon activité de luthier j’ai deux facettes, celle où je fais des guitares et celle où je fabrique aussi des pédales. L’une vient au secours de l’autre. C’est ce qui me permet d’avoir quelque chose d’assez stable. Mais un vrai plan B au cas où je décide que tout ça n’est pas pour moi, non je n’en ai pas, car pour l’instant je ne me vois pas faire autre chose.

Nadia : Effectivement, renoncer à sa passion cela semble difficile !

Camille : Oui c’est sûr. Mais ne pas pouvoir vivre de sa passion c’est compliqué aussi.

J’ai créé mon auto-entreprise en 2017, il faut du temps pour savoir si c’est viable. Cela se fait progressivement. Je constate qu’il y a un intérêt croissant. Si cela est possible, je pense que c’est toujours mieux de le faire à plusieurs, mais c’est plus « casse gueule » car il y a plus d’argent en jeu. L’avantage c’est que l’on peut se motiver les uns les autres. Si en plus on arrive à s’associer avec quelqu’un qui fait de la communication ou du marketing c’est l’idéal. Moi c’est un petit peu ce qui me fait défaut, la communication.

Nadia : Maintenant il y a les sites internet, les réseaux sociaux…

Camille : Oui c’est vrai. Après je me dis que je suis encore jeune, je connais des personnes qui se sont reconverties dans la lutherie et qui ont passé la quarantaine. Je pense qu’il faut le faire le plus tôt possible et de manière réfléchie. Je ne sais pas si j’ai beaucoup réfléchi aux aspects économiques. Mais lorsque je cherchais des stages en lutherie, on me disait t’es sûr ?… Je l’ai pris comme un défi. Et quand ils ont vu ce que j’avais fait ils m’ont encouragé.

Je pense qu’il faut aller voir les gens qui font la même chose, aller sur le terrain, ils ont de l’expérience, c’est bien d’avoir leurs conseils et leur point de vue. C’est ce que j’ai fait quand j’étais en licence, je suis allé voir un artisan luthier pour essayer de faire un stage, que je n’ai pas réussi à faire d’ailleurs, mais j’ai pu discuter avec lui et j’ai été très intéressé par les conseils qu’il m’a donnés quand je lui ai montré une guitare que j’avais faite.

Nadia : Effectivement, un changement de cap, ça se réfléchit et rien ne remplace un petit tour sur le terrain pour se confronter à la réalité d’un métier.

Merci beaucoup Camille d’avoir voulu offrir ton témoignage aux lecteurs de Cap-Cohérence. Je suis sûre que ton témoignage va en inspirer plus d’un. Je te souhaite une grande et belle réussite professionnelle !

Vous pourrez allez voir les guitares et les pédales de Camille Jacob sur son site www.cjguitars.com et sur Facebook. Et si cela vous inspire, faites-le moi savoir !